Croyons-nous en la liberté ?

Le crayon guidant le peuple © Reuters/ Stéphane Mahé
Le crayon guidant le peuple © Martin Argyroglo

On pourra gloser à l’infini sur les causes de l’attentat qui a décimé Charlie Hebdo, sur la situation sociale des banlieues, une politique migratoire sans bride, la ségrégation spatiale, le mal-être identitaire, la sécession culturelle, le repli communautaire, et caetera. On pourra débattre et s’empoigner à propos des arguments les plus bas, des raisonnements les plus absurdes. On pourra dénoncer l’immonde jeunesse salafiste ou les horribles laïcards lepénisés, proposer de punir sévèrement des élèves fanatiques, rebelles aux commémorations imposées, ou d’écouter avec compassion les discours remplis d’inculture sur le sacré. Reste qu’une page s’est tournée avec l’attentat contre Charlie Hebdo, une page de notre histoire commune, une histoire de Français qui tentent de tirer les leçons du drame et de se retrouver autour de valeurs universelles. Charlie, l’enfant de Mai 68, a renversé toutes les idoles tel un Nietzsche furieux : religion, politique, nation comptent parmi ses victimes. Aucun fétiche n’a échappé au courroux de son crayon et, avec pertes et fracas, Charlie s’est constitué une réputation de tête brûlée voire, dans l’esprit de certains, d’islamophobe. En effet, les jugements et appropriations morales sont de mise pour récupérer l’œuvre de Charlie. Cette insoumission aux accusations de racisme n’était pas l’attitude d’individus immoraux, pas même de nihilistes ayant abandonné tout combat. Car oui, Charlie, grand critique des idéologies, était lui-même un idéologue. Derrière l’humour et les bons sentiments, Charlie défendait quelque chose de très sérieux : « La Laïcité, point final ». En dépit des âpres critiques dont elle fait l’objet, cette valeur nous a permis, bon an mal an, de vivre nos convictions intimes sans être inquiétés. Pensons aux professeurs qui remplissent quotidiennement leur mission dans cette institution contestée qu’est l’école laïque, et qui méritent notre respect. Mais pensons aussi que pour enseigner l’esprit critique aux futurs citoyens, il faut leur laisser la parole. C’est la règle démocratique. Cependant je voudrais enfin m’adresser à ceux qui douteraient de leur combat, incapables, dans leur conscience, de remplacer l’islamophobie par la critique de l’islam. A l’époque des caricatures de Mahomet, l’islamologue Tariq Ramadan, par ailleurs très bon analyste, ferraillait avec Charb pour lui faire reconnaître que, si la liberté d’expression est absolue, il faut se montrer responsable. Une position qu’il a gardée, partagée aujourd’hui par les « Je ne suis pas Charlie ». En outre, il considère que les caricatures sont lâches et inopinées. Mais comment soupçonner de lâcheté un journal vivant depuis des années sous la menace et dont la rédaction vient d’être décimée ? Et quand ces caricatures seront-elles permises par la loi religieuse ? Il faut être bien naïf pour croire que les esprits intolérants vont se réformer tout seuls. Tariq Ramadan ne veut pas limiter la liberté d’expression, il veut que nous la limitions nous-mêmes, comptant sur nos bonnes consciences. Il ne veut pas instaurer une loi sur le blasphème, demandée chaque année à l’ONU par l’Organisation de la coopération islamique, il veut instiller cette loi à la morale publique. Regretter les offenses causées par la libre expression, c’est se rassurer, faire gagner du temps aux intégristes dans la guerre de l’opinion. Il vaut mieux soutenir la liberté d’un Stéphane Charbonnier qui, conscient du danger, préférait « mourir debout que vivre à genoux », que se terrer, sous couvert de respect, dans un silence gêné, rabaissant et taisant les voix dissonantes. Charlie peut quelque part se réclamer de l’héritage intellectuel de Tocqueville, qui disait, il y a deux siècles : « En matière de presse, il n’y a pas de milieu entre la servitude et la licence. Pour recueillir les biens inestimables qu’assure la liberté de la presse, il faut savoir se soumettre aux maux inévitables qu’elle fait naître. Vouloir obtenir les uns en échappant aux autres, c’est se livrer à l’une de ces illusions dont se bercent d’ordinaire les nations malades (…) qui cherchent les moyens de faire coexister à la fois, sur le même sol, des opinions ennemies et des principes contraires. » Si la liberté arrive avant l’égalité sur le fronton de nos monuments publics, c’est sûrement parce qu’elle demande d’avantage d’effort à ceux qui la défendent.