Les photos aériennes de Kacper Kowalski

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Kacper Kowalski
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On ne comprend pas immédiatement les photographies du polonais Kacper Kowalski. Pour certaines, on ne les comprend pas du tout. Quel est l’effet voulu d’une représentation « par le haut » ? Pourquoi mettre une telle distance avec l’objet photographié ? Quel est cet objet ? En fait, le travail de Kowalski est à la limite du figuratif. On pourrait confondre certaines de ses photographies avec une représentation abstraite. Tel est le cas des trois premières, que l’on peut confondre avec une peinture ou une cartographie. Il est amusant de noter que le photographe était d’abord architecte : il photographie des formes géométriques, des courbes et des lignes, familiers au métier d’architecte, mais il s’intéresse aussi à notre habitat naturel, la Terre.

Peut-être que le message est avant tout esthétique : il s’agit de montrer des choses belles, une nature en surplomb, la Terre telle qu’on ne peut pas la connaître dans l’expérience de tous les jours. Il y a une insistance sur les formes, les lignes, les contours, les frontières, les contrastes de couleur, pour ce qu’ils sont. Les photographies de Kowalski sont des tableaux qu’on pourrait comparer à ceux de Kandinsky. Le travail sur la distance brouille les/la carte(s) : l’environnement est méconnaissable. Le photographe fait ainsi naître un paradoxe : l’objet, que l’on devrait mieux appréhender avec de la distance, disparaît. Quelles sont ces traînées blanches sur la première photo ? Des nuages ? Des traînées de neige dans les creux des montagnes ? Et ce sillon jaune sur la deuxième ? Une forme de pollution ? Peut-être est-ce une façon de montrer que nous sommes menacés par plus grand que nous, que notre existence est mise en danger par des forces qui nous dépassent, dont la dimension nous échappe. Le changement de perspective (en surplomb) est aussi l’occasion de retrouver une poésie que nous ne saisissons pas au quotidien : ce lac bordé de pétales jaunes, au milieu d’arbres multicolores nous le rappelle. La quatrième photo est intrigante à cause du crucifix qui y apparaît. Le culturel refait surface au sein de la nature : l’Homme est passé par là, ce signe religieux non intentionnel doit être sa trace. Sur la cinquième photo, on reconnaît même les voitures lancées sur les routes, avatars de la civilisation. Mais est-ce de la glace sur les côtés de la route ? La nature est de nouveau mystérieuse. Enfin, sur la dernière photo, la distance et le point de vue surplombant ont pour effet de déshumaniser le groupe de skieur. On ne voit pas de visage (à part un homme en rouge, en haut à droite, qui casse presque le grégarisme de l’ensemble avec son coup d’œil à peine perceptible), et tous se suivent : si cet étrange arc de cercle de paires de skis n’attirait pas l’attention, on pourrait se moquer de ce troupeau rentrant à l’étable).

Comme le rappelle Barthes dans La chambre claire, la photographie a à voir avec la chimie (c’est la réaction chimique qui fixe l’image). Ici, on a un retour aux sources : c’est la Terre et ses composantes naturelles qui sont l’objet. La terre, l’eau, la glace, la boue… forment un panel de formes géométriques, de couleurs qui suggère la diversité du vivant.

Un jeune Palestinien devant les décombres

Ibrahim Khader/Pacific PR/Sipa
Ibrahim Khader/Pacific PR/Sipa

J’ai trouvé cette photo dans un article en ligne de Télérama consacré à une interview du journaliste franco-israélien Charles Enderlin. Il a été publié le 21 novembre 2014, dans un contexte déplorable pour la création d’un Etat palestinien : l’été dernier, Israël lançait une offensive sur la bande de Gaza, après de longues années de blocus du territoire. Cette photo a été prise après l’offensive. Ensuite, l’occupation israélienne de Jérusalem-Est et la colonisation de sa banlieue par des colons juifs ont nourri de graves violences dans la ville. Le conflit israélo-palestinien, qui est historiquement un conflit de territoire, glisse dangereusement vers un conflit interconfessionnel, rendant la solution de deux Etats coexistant côte à côté de plus en plus illusoire. C’est donc dans ce contexte de grignotage du territoire de Cisjordanie et de répression économique de Gaza que le journaliste évoque l’impossibilité de la création d’un Etat palestinien avec les frontières de 1967, qui étaient en vigueur avant la guerre des Six Jours. La photographie a été prise par Ibrahim Khader, un photographe palestinien résidant à Gaza. L’agence française de photojournalisme Sipa en a obtenu les droits.

Le désastre

Au premier regard, c’est le jeune homme qui retient l’attention. Planté debout au sommet d’une colline, de dos, la tête dépassant à peine de l’horizon, il tient autant qu’il s’appuie sur le drapeau qu’il semble avoir planté. Il surplombe le champ de ruines laissé par l’armée israélienne. A gauche et à droite, deux bâtiments éventrés, squelettiques, cloisonnent la scène désastreuse. Au sommet, les toits gris et décapités laissent s’éteindre le soleil, au bout de sa course, sur la droite. Il reste à peine une lueur d’espoir. Il n’y a pas âme qui vive : le jeune homme est seul surplombant le chaos fait de pierres, de câbles, et les rares traces de civilisation restantes sont deux voitures, à gauche et au centre, en contrebas.

La tristesse sans visage

C’est une scène de tristesse sans visage. Le jeune homme est de dos, on ne sait pas s’il pleure, est en colère ou se tait dans le désespoir. Rien n’est dit, rien n’est montré, donné par l’image. Elle rappelle le ça-a-été de l’opération Bordure de protection, de l’attaque, des destructions, de la douleur. Mon attitude de studium vis-à-vis de l’image me rappelle les opérations militaires précédentes, comme un cycle qui ne s’arrête jamais. C’est une photo qui fait appel au sens de l’Histoire du spectateur, à sa mémoire. Il est appelé à se rappeler les événements précédents sur ce petit bout de territoire surpeuplé où, étrangement, ici, il n’y a personne d’autre que le jeune homme. Ce contraste interpelle. Que fait le jeune garçon sur la photo ? On ne peut pas beaucoup dire de lui : il doit avoir une douzaine d’années (la population de Gaza est très jeune), il porte des habits noirs, sans distinction particulière, il doit être pauvre. Le drapeau qu’il tient est déchiré. Toutes ces remarques viennent du contexte, du studium : je fais ces remarques contextuelles parce que j’ai vécu cette histoire de Gaza à travers des livres, d’autres images, je l’ai nourrie de débats entendus. En France, on a beaucoup entendu parler de Gaza. J’ai eu des échos télévisés dans ma jeunesse, puis j’ai approché cette histoire géographiquement lointaine et culturellement si étrangère à moi. J’ai cultivé ce sentiment de compassion au fil de mon intérêt pour la question de Palestine.

Pourtant, un détail m’intrigue, me point : le pied droit du jeune homme, chaussé d’une sandale, reposé sur un bloc de béton instable. Si le drapeau participe assez clairement d’une mise en scène, je m’interroge au sujet de ce bloc de pierre : le garçon l’a-t-il mis sciemment à cet endroit pour prendre sa pause, appuyé sur le drapeau, ou bien a-t-il pris inconsciemment prétexte de ce misérable cailloux pour en faire un semblant de piédestal ? La photo a figé la posture (bras maladroitement tendu, l’autre pendant au côté, tête légèrement inclinée – pour mieux observer ou pleurer ?) et on ne sait pas si cette prétendue fierté du garçon, malgré l’humiliation manifeste du peuple de Gaza, découle d’une mise en scène.